Loccasion qui nous amène à
parler du pont au double est bien mince. Il sagit simplement de clarifier le nom
quil porte, dérivant du péage que lon acquittait pour lemprunter.
Primo, pourquoi un péage ? Parce que le pont était intégré
dans lHôtel-Dieu dalors, dont les salles, à létroit entre la
cathédrale et le bras du fleuve, avaient dû être étendues sur la rive gauche. Sur ce
point, tout le monde est daccord. Le pont était territoire de lHôtel-Dieu,
qui percevait un péage.
Laffaire
se corse quand on cherche, dans les gros livres, la signification de ce
"Double". Chacun y va de sa petite invention. Selon certains, il fallait payer 2
fois, et (pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué), ce "doublement"
aurait été perçu à lentrée et à la sortie. Pour lutter contre le chômage,
bien évidemment. Jetons un voile sur le nom des auteurs de ces fariboles. Le très exact
Hillairet (Dictionnaire des rues de Paris) conserve - pourquoi ? - lidée de
"double péage". Il dit toutefois, avec raison, que le prix était de 2 deniers
pour les piétons.
Béatrice de
Andia, dans le dernier en date - et tout à fait intéressant -
ouvrage sur Les ponts de Paris (éd. Action artistique de la Ville de Paris, sous la
direction de Guy Lambert), écrit, p. 19, que "les cavaliers sont taxés dun
double tournoi". Cependant quà la p.202, Guy Lambert donne pour le montant du
péage la même indication quHillairet : "un double denier par homme de
pied". Il faudrait donc que le prix ait été le même à pied et à cheval, et dans
ce cas, pourquoi préciser le mode de locomotion ?
Reste un petit livre dont nous tairons le titre et lauteur,
qui déclare, sans rigoler, que le passage est autorisé par lHôtel-Dieu
"moyennant 6 deniers pour les gens à pied, et un double tournois pour les
cavaliers". Remarque : les personnes qui emploient ci-dessus lexpression
"double tournois" ne se sont peut-être pas inquiétées den apprendre le
sens. Le double tournois, cela signifie 2 deniers (deniers tournois, aucun autre
nétant plus en usage). Dans la dernière de nos citations, les cavaliers paient 3
fois moins que les piétons. Cela aurait dû développer la location de chevaux.
Tirons vite le
lecteur de cet affreuse incertitude. M. Féline-Romany, ingénieur des plus qualifiés,
auteur, en 1865, de la très technique Notice historique sur les ponts de Paris, a tout
simplement inversé les chiffres quil avait pris dans les lettres patentes du 1er
juin 1634, qui décident "pour les gens de pied un double tournois et par cheval six
deniers". Et personne noserait sapercevoir que Féline-Romany sest
trompé.
Voilà,
cest donc patent : 2 deniers pour un piéton, ce nest pas tout à fait
dissuasif. Les cavaliers, 3 fois plus, cest logique, vu le nombre de jambes. Notons
toutefois que le péagiste a depuis longtemps succombé, et que la Garde à cheval ne
prend jamais ce pont, qui, de surcroît, est piétonnier. Alors, quelle importance ?
Ce qui nous rend morose, cest que les auteurs douvrages sérieux (ô
combien !) se contentent soit de colporter des balivernes puisées telles quelles
dans leurs devanciers, soit de les arranger plus ou moins pour quon les avale, au
lieu de vérifier ce quil en est exactement...
Tombé sur le
Pont-au-double au fil de certains travaux, nous avons voulu savoir quel double se
profilait derrière son nom. Eh bien, ce fut une très longue aventure dans les
bibliothèques, qui nous a mené jusquà nos mystérieuses Archives Nationales,
Registre des Ordonnances etc. Mais sacrebleu, maintenant : Quon se le dise !
Désir Mélitène |