LOGO PARIS 10.jpg (6721 octets) 
PATRIMOINE
A  PIED OU A CHEVAL SUR LE PONT AU DOUBLE

[Paris le 19 mars 2001]


L’occasion qui nous amène à parler du pont au double est bien mince. Il s’agit simplement de clarifier le nom qu’il porte, dérivant du péage que l’on acquittait pour l’emprunter.

pontaudouble.jpg (61643 octets)Primo, pourquoi un péage ? Parce que le pont était intégré dans l’Hôtel-Dieu d’alors, dont les salles, à l’étroit entre la cathédrale et le bras du fleuve, avaient dû être étendues sur la rive gauche. Sur ce point, tout le monde est d’accord. Le pont était territoire de l’Hôtel-Dieu, qui percevait un péage.

L’affaire se corse quand on cherche, dans les gros livres, la signification de ce "Double". Chacun y va de sa petite invention. Selon certains, il fallait payer 2 fois, et (pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué), ce "doublement" aurait été perçu à l’entrée et à la sortie. Pour lutter contre le chômage, bien évidemment. Jetons un voile sur le nom des auteurs de ces fariboles. Le très exact Hillairet (Dictionnaire des rues de Paris) conserve - pourquoi ? - l’idée de "double péage". Il dit toutefois, avec raison, que le prix était de 2 deniers pour les piétons.

Béatrice de Andia, dans le dernier en date  -  et tout à fait intéressant  -  ouvrage sur Les ponts de Paris (éd. Action artistique de la Ville de Paris, sous la direction de Guy Lambert), écrit, p. 19, que "les cavaliers sont taxés d’un double tournoi". Cependant qu’à la p.202, Guy Lambert donne pour le montant du péage la même indication qu’Hillairet : "un double denier par homme de pied". Il faudrait donc que le prix ait été le même à pied et à cheval, et dans ce cas, pourquoi préciser le mode de locomotion ?

ipontaudouble2.jpg (57957 octets)Reste un petit livre dont nous tairons le titre et l’auteur, qui déclare, sans rigoler, que le passage est autorisé par l’Hôtel-Dieu "moyennant 6 deniers pour les gens à pied, et un double tournois pour les cavaliers". Remarque : les personnes qui emploient ci-dessus l’expression "double tournois" ne se sont peut-être pas inquiétées d’en apprendre le sens. Le double tournois, cela signifie 2 deniers (deniers tournois, aucun autre n’étant plus en usage). Dans la dernière de nos citations, les cavaliers paient 3 fois moins que les piétons. Cela aurait dû développer la location de chevaux.

Tirons vite le lecteur de cet affreuse incertitude. M. Féline-Romany, ingénieur des plus qualifiés, auteur, en 1865, de la très technique Notice historique sur les ponts de Paris, a tout simplement inversé les chiffres qu’il avait pris dans les lettres patentes du 1er juin 1634, qui décident "pour les gens de pied un double tournois et par cheval six deniers". Et personne n’oserait s’apercevoir que Féline-Romany s’est trompé.

Voilà, c’est donc patent : 2 deniers pour un piéton, ce n’est pas tout à fait dissuasif. Les cavaliers, 3 fois plus, c’est logique, vu le nombre de jambes. Notons toutefois que le péagiste a depuis longtemps succombé, et que la Garde à cheval ne prend jamais ce pont, qui, de surcroît, est piétonnier. Alors, quelle importance ?
Ce qui nous rend morose, c’est que les auteurs d’ouvrages sérieux (ô combien !) se contentent soit de colporter des balivernes puisées telles quelles dans leurs devanciers, soit de les arranger plus ou moins pour qu’on les avale, au lieu de vérifier ce qu’il en est exactement...

Tombé sur le Pont-au-double au fil de certains travaux, nous avons voulu savoir quel double se profilait derrière son nom. Eh bien, ce fut une très longue aventure dans les bibliothèques, qui nous a mené jusqu’à nos mystérieuses Archives Nationales, Registre des Ordonnances etc. Mais sacrebleu, maintenant : Qu’on se le dise !

Désir Mélitène

© www.paris10eme.com (textes et photos) - 19 mars 2001