En
Avignon, il y avait un pont non fini où l'on dansait.
A Paris, il y
avait un pont. Non ! Une passerelle parce que les ponts à Paris sont des autoroutes.
Alors, donc, il y avait une passerelle, belle, vue de l'extérieur. Elle était entre les
Tuileries et le musée d'Orsay. Elle était ronde, légèrement ronde, toute de bois. Une
passerelle pour les badauds qui se "badent" comme le chantait si bien le gamin
de Ménilmontant. Une passerelle pour bader, donc.
Beauté,
bonheur, enfin un lieu pour le badaud sans la trouille de l'auto et avoir, ainsi la
liberté de courir de bords en bords. A droite le Louvre, à gauche la Tour Eiffel et au
milieu coule la Seine... Bref, le monde
merveilleux de Paris et de ses artifices. Elle était là inaccessible. Bataille
politique. Elle, là...
Elle donnait
trop envie. On se promenait ainsi le long de la Seine. On l'espérait sans plus y croire.
De vulgaires barrières nous interdisaient le passage. Toujours le désir de passer d'une
rive à l'autre, franchir l'interdit, franchir l'impossible... Malheureusement rien n'était possible alors que
l'on avait le désir de passer d'une rive à l'autre, alors qu'on aurait eu envie, peut-être,
de dire les mots les plus beaux à l'autre que l'on aime, alors que l'on aurait eu envie,
peut-être, de mourir sur cette passerelle de bois belle et ronde. Tout cela était
interdit.
Impossible
donc. Comme l'enfant, il faut toujours revenir sur le lieu de l'interdit. Revenir.
Regarder avec son regard habitué.
Regarder. Le
soleil d'automne est violent. Beau. Des silhouettes traversent la Seine. Je regarde mieux.
Je vois les silhouettes traverser la Seine. L'image est belle comme une carte postale
truquée et improbable. L'image est bien réelle !
A mon tour de
fouler cette passerelle. J'entends le bruit de mes pas sur le bois. Je m'arrête. Face à
moi le musée d'Orsay, la Tour Eiffel, le Louvre. J'ai l'impression d'être un nouveau
Rastignac ! A nous deux Paris ! Je m'élance. Je marche sur cette passerelle. Sous mes
pieds coule la Seine. Je la vois entre les planches. Elle est pleine et agitée en cette
saison. Je peux passer d'une rive à l'autre. M'attarder sur les bancs et
"bader". Regarder. M'arrêter comme arrêter le temps. Je suis d'une rive à
l'autre. Paris m'entoure de toute son imagerie.
Passerelle
Solférino entre le jardin des Tuileries et le musée d'Orsay (métro rive droite
Tuileries - métro rive gauche Solférino)
Jérôme
Fréling |