Ami fumeur du 10ème , cette
page est pour toi. Si tu aimes attendre, faire la queue tous les jours comme chez Lancel
lors des Soldes parmi des fumeurs excédés, il te suffit d'aller quérir ton paquet de
clopes au bar tabacs des Petits Ducs lorsque Ginette officie derrière le comptoir.
Ginette, prénom charmant et si parisien, typique des faubourgs aux
débuts du XXième siècle. Avec Ginette, l'achat d'un paquet de cigarettes n'a plus rien
d'un acte impulsif et irréfléchi. Ici tu ne payes pas que ta nicotine, tu as le temps de
réfléchir à ta dépendance, à la vanité des choses et au Cac 40.
Ginette te pousse à la pensée philosophique, à la rêverie ou te
fais même découvrir des instincts de meurtre que tu ignorais en toi.
Au début, puisque tu es en fin de file, tu ne la vois même pas. Tu
entends simplement dans les rangs nerveux et excédés ce type de phrases : "oh non
c'est encore elle", ou "laisse tomber y'en a pour deux plombes" de
l'habitué du quartier. Si tu entends "mais c'est incroyable, pourquoi ça avance pas
?" tu as affaire au passant, à l'innocent inconscient entré là par hasard. Puis il
y a ceux qui savent mais prennent leur mal en patience, parce qu'il est dimanche, jour de
fête ou tard le soir, qu'il pleut ou qu'une pulsion masochiste mêlée de curiosité les
pousse à vérifier ce qu'ils ont pourtant moults fois vu et entendu. Tu entends la petite
voix de Ginette, pointue et agaçante, au débit pareil à celui d'un 33 tours passé par
erreur en 45. Et ces phrases, toujours les mêmes : bonjour
ça va ? il pleut hein ?
ah la la, déjà hier il a plu
vous m'avez demandé déjà ? ah
(là, va savoir
pourquoi elle panique toujours un peu, comme si l'intrusion d'une commande était une
torture pour elle) oui, voyons
Marlboro.. comment ? light
c'est légères ça
non ? on se demande pourquoi ils mettent ça en anglais
ah ? deux paquets ? vous
allez fumer tout ça ? c'est pas bien tss tss, voyons elles sont où c'est bête pourtant
beaucoup en fument de ça, ah voilà, alors ce sera
c'est tout ce que vous prenez
hein ? bon j'ai dit quoi ? ah oui, c'est à vous les 100 F ah d'accord je vous rend la
monnaie alors, vous l'avez pas vous la monnaie ? non, je demande parce que j'en ai plus
tellement avec le monde qu'il y a là
Si un impatient lui coupe la parole ou la bouscule un peu (j'avoue
avoir cédé, et plusieurs fois, à cette brutale méthode) elle sursaute comme si elle
venait de recevoir une claque et ses petits yeux s'embuent, ça fait de la peine. Puis
elle se reprend et continue son caquetage comme si elle n'avait rien remarqué, parce
qu'elle est polie.
Et tu entends ces petits et menus propos répétés à chaque client
avant toi. C'est flatteur, elle n'a jamais cette vue globale de la situation propre à
d'autres commerçants qui ne voient en toi qu'un élément d'une file d'attente qu'il faut
servir encaisser et dégager. Non, elle se comporte comme un bon vieux docteur, un de ces
consciencieux médecins de dans le temps, une fois face à lui, il t'accorde tout son
temps et son attention, la salle d'attente pleine à craquer n'existe pas et n'exerce
aucune pression sur lui.
Enfin c'est à ton tour. Tu as eu le temps d'affiner ta commande
(jamais on n'entend "ah tiens et finalement donnez-moi un timbre, pff j'allais
oublier tout va si vite!) tu as même préparé ta monnaie. Tu réponds "oui ça
va", "mmm il pleut oui". Malheur à toi si tu en rajoutes ou la lance sur
un autre sujet ! La foule frémit derrière toi, tu sens nettement que certains aimeraient
bien te taper très fort.
Enfin tu payes! Tu récupères ta monnaie! Tu t'extirpes victorieux de
la foule en serrant ton paquet de cigarettes sur ton cur !
Et tu sors en pensant que JAMAIS tu ne remettras les pieds dans cet
endroit...