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B O U L E V A R D S
LT A B A C  D E S   P E T I T S  D U C S

[Paris le 20 janvier 2001]


tabacducs.jpg (20483 octets)Ami fumeur du 10ème , cette page est pour toi. Si tu aimes attendre, faire la queue tous les jours comme chez Lancel lors des Soldes parmi des fumeurs excédés, il te suffit d'aller quérir ton paquet de clopes au bar tabacs des Petits Ducs lorsque Ginette officie derrière le comptoir.

Ginette, prénom charmant et si parisien, typique des faubourgs aux débuts du XXième siècle. Avec Ginette, l'achat d'un paquet de cigarettes n'a plus rien d'un acte impulsif et irréfléchi. Ici tu ne payes pas que ta nicotine, tu as le temps de réfléchir à ta dépendance, à la vanité des choses et au Cac 40.

Ginette te pousse à la pensée philosophique, à la rêverie ou te fais même découvrir des instincts de meurtre que tu ignorais en toi.

Au début, puisque tu es en fin de file, tu ne la vois même pas. Tu entends simplement dans les rangs nerveux et excédés ce type de phrases : "oh non c'est encore elle", ou "laisse tomber y'en a pour deux plombes" de l'habitué du quartier. Si tu entends "mais c'est incroyable, pourquoi ça avance pas ?" tu as affaire au passant, à l'innocent inconscient entré là par hasard. Puis il y a ceux qui savent mais prennent leur mal en patience, parce qu'il est dimanche, jour de fête ou tard le soir, qu'il pleut ou qu'une pulsion masochiste mêlée de curiosité les pousse à vérifier ce qu'ils ont pourtant moults fois vu et entendu. Tu entends la petite voix de Ginette, pointue et agaçante, au débit pareil à celui d'un 33 tours passé par erreur en 45. Et ces phrases, toujours les mêmes : bonjour…ça va ? il pleut hein ? ah la la, déjà hier il a plu…vous m'avez demandé déjà ? ah…(là, va savoir pourquoi elle panique toujours un peu, comme si l'intrusion d'une commande était une torture pour elle) oui, voyons…Marlboro.. comment ? light… c'est légères ça non ? on se demande pourquoi ils mettent ça en anglais…ah ? deux paquets ? vous allez fumer tout ça ? c'est pas bien tss tss, voyons elles sont où c'est bête pourtant beaucoup en fument de ça, ah voilà, alors ce sera… c'est tout ce que vous prenez hein ? bon j'ai dit quoi ? ah oui, c'est à vous les 100 F ah d'accord je vous rend la monnaie alors, vous l'avez pas vous la monnaie ? non, je demande parce que j'en ai plus tellement avec le monde qu'il y a là…

Si un impatient lui coupe la parole ou la bouscule un peu (j'avoue avoir cédé, et plusieurs fois, à cette brutale méthode) elle sursaute comme si elle venait de recevoir une claque et ses petits yeux s'embuent, ça fait de la peine. Puis elle se reprend et continue son caquetage comme si elle n'avait rien remarqué, parce qu'elle est polie.

Et tu entends ces petits et menus propos répétés à chaque client avant toi. C'est flatteur, elle n'a jamais cette vue globale de la situation propre à d'autres commerçants qui ne voient en toi qu'un élément d'une file d'attente qu'il faut servir encaisser et dégager. Non, elle se comporte comme un bon vieux docteur, un de ces consciencieux médecins de dans le temps, une fois face à lui, il t'accorde tout son temps et son attention, la salle d'attente pleine à craquer n'existe pas et n'exerce aucune pression sur lui.

Enfin c'est à ton tour. Tu as eu le temps d'affiner ta commande (jamais on n'entend "ah tiens et finalement donnez-moi un timbre, pff j'allais oublier tout va si vite!) tu as même préparé ta monnaie. Tu réponds "oui ça va", "mmm il pleut oui". Malheur à toi si tu en rajoutes ou la lance sur un autre sujet ! La foule frémit derrière toi, tu sens nettement que certains aimeraient bien te taper très fort.

Enfin tu payes! Tu récupères ta monnaie! Tu t'extirpes victorieux de la foule en serrant ton paquet de cigarettes sur ton cœur !

Et tu sors en pensant que JAMAIS tu ne remettras les pieds dans cet endroit...

Zoé

© www.paris10eme.com (textes et photos) - janvier 2000